Jean Régis PERRIN

 
Rancon la gauloise 




Rancon existait déjà à la fin de l'Age-du-Fer :
un chef gaulois avait fait terrasser un espace plat sur une colline
et de là, il régnait sur des enclos d'habitats et des champs de culture.
En bas coulait une rivière.
Il y avait des passages d'eau à défendre et de l'argent à gagner.

Attirés par une bifurcation de routes, les romains allaient offrir leurs bons offices
et entreprendre au plus près de l'eau, de bâtir une  ville à la campagne






 

                    La Goutte et la voie romaine en terre gauloise


   Sortant de la Forêt de Rancon, la chaussée de la voie antique venant de Limoges a conservé  miraculeusement un relief important sur une distance de 250 mètres environ sous une ligne de friche arbustive ponctuée de gros chênes : suivez le regard de Ludie-chien !
  
Dès la fin de la paix romaine et pour de nombreux siècles,  l'énormité somptuaire de ces lourdes chaussées ont été l'objet de rapines mais à cet endroit précis, elle nous montre encore de beaux restes.
   Après le long temps d'incertitude qui suivi la chute de l'Empire romain, un nouvel ordre social s'ébaucha avec le Moyen-Age. Les pierres des voies antiques et des monuments servaient à bâtir les cabanes des manants (les habitants) et les murs des  villes nouvelles.
    Des pistes  récupéraient le tout venant de pierraille et devenaient ainsi des lieux de passage  au cours tiraillé de droite et de gauche, par de nouveaux centres de peuplement.  
     Sous nos yeux,  encore figée dans l'ancien cadastre de 1828,  arrivait dans les parages de Rancon une route nouvelle venant de Limoges, évitant les anciens lieux de vie et les vieilles routes ruinées mais déjà ponctuée dans son cours par des agglomérations nouvelles : les chefs-lieux des paroisses.

  Des paroisses qui firent très vite oublier les temps païens où des techniciens routiers de haute volée taillaient obstinément leurs grandes voies vers un but lointain, au milieu d'un paysage de fermes gauloises clairsemées.

  Sur notre cliché, la route de l'Ancien régime occupe depuis 200 mètres l'ancien bas-côté droit de la voie antique.  Encore 50 mètres et dans une inflexion à gauche, elle aura détruit ce qui pouvait rester de la chaussée antique et dès lors, elle va occuper définitivement sa place jusqu'à Rancon.
 
La marque multiséculaire de la voie antique est cependant encore assez prégnante pour guider la construction d'une route moderne bien des siècles plus tard : récupération du passage à gué (ou à pont ?) d'un maigre ruisseau (rond bleu ci-dessous).
   Le tracé en baïonnette d'une route transversale tardive qui devait escalader le bourrelet de pierres disjointes d'une vieille voie romaine désaffectée, une chicane qui persistera jusqu'à nos jours ! (repère étoile rouge sur les 3 clichés ci-dessous)



  L'enclos quadrilatéral de la Goutte apparaît selon les angles de prise de vue tantôt comme un rectangle tantôt comme un trapèze : la perspective oblique génère des ambiguités qui ne peuvent être résolues que par la vue verticale ou par l'archéologie de terrain. A l'intérieur, une tache se différencie, souvent plus sombre. Elle est probablement due aux rebuts organiques de la vie des habitants, et / ou au  damage séculaire du sol par le piétinement . . . signes en tout cas de la lointaine présence d'un habitat  au sein de l'enclos.
    Les traces périphériques, où la culture se montre en dépression sensible, sont dues à un retard de croissance du végétal cultivé; ce sont des traces d'aridité dont l'origine n'est pas évidente.


    Au centre de la grande parcelle d'autres traces, peu marquées , à recoupement orthogonal semble-t-il, sont à considérer avec circonspection et en tout cas à surveiller sur les  documents aériens de l'internet. Ce qui n'exclurait pas,  périodiquement et à des moments propices, le contrôle rapide par observation aérienne  sur la zone.
    Une parcelle contiguë présente en phase sensible avec des  aléas  météorologiques , une ligne de discontinuité d'apparence manifestement due à une intervention humaine d'ordre physico-chimique, très difficile à situer dans le temps : nous avons observé de semblables anomalies au dessin plus typé encore, dans le proche environnement de la ferme gallo-romaine de Buxerolles près de Bussière-Poitevine (site " limousin-archeo-aero").
      Plus près de nous, sur la partie la plus claire, des traces circulaires peuvent être le souvenir d'anciennes cabanes d'habitat.


         La Goutte : "la terre humide qui s'égoutte ?"

   De fait, une troisième parcelle porte des traces de chenaux de drainage au dessin particulièrement soigné, avec collecteur transversal évacuant à ses deux extrémités les effluents vers le ruisseau proche. Il en résulte une zone d'assèchement particulièrement nette. L'ensemble de l'aménagement dénote une maîtrise   qui nous fait penser au projet d'un villicus  éclairé 
(chef de culture gallo-romain, photos et vignettes ci-dessus).


          Les  terroirs  voisins :  La Quintane,
 les Voyounes, Châtres




                                                                         Des Voyounes à la Quintane


   Traversant de part en part le cliché de GOOGLE ci-dessus, du sud au nord, la voie antique venant d'Augustoritum-Limoges  est encore fossilisée depuis la Forêt de Rancon sous l'assise de l'ancienne route de Limoges antérieure au XIXe : 1,500 km d'une exception rarissime (une étoile rouge pour le raccord entre nos photos et celles de GOOGLE). A partir de la Croix-Pierre (figuratif jaune pour une croix de mission sans signification dans le contexte qui nous occupe) la voie va disparaître du paysage actuel et le prospecteur devra faire appel à des critères autrement ténus pour poursuivre sa recherche.

   Ce faisant et à peu de distance de La Goutte, la voie antique a traversé un compartiment de terrain de forme tout à fait originale. Cette image est davantage suggérée que nettement marquée dans le paysage, cependant nous avions il y a bien longtemps déjà, repéré cette image bizarre  sur une vieille photo noir et blanc de l'IGN .  Nous l'avons retrouvée sur les toutes premières photos de l'internet  parce-que  peut-être,  le flou de la technique permettait encore de rêver. Sur sa périphérie, à l'est,  la petite parcelle rectangulaire par contre, a une existence bien réelle.
   Avec toutes les réserves d'usage car en complète indépendance vis à vis des constats et propositions des spécialistes de la fin de l'Age du Fer,  pourrait-on imaginer les restes d'un caravansérail  précurseur de  l'agglomération antique ?  Observez le cliché ci-dessous, remplissage vert et la petite cella rectangulaire rouge qui doit en faire partie.  

   On notera également en tirant vers la Quintane, des enclos quadrangulaires au tracé  souvent irrégulier proche du rectangle, des tracés résiduels de même nature mais amputés par des parcellaires plus récents. Et des voies de circulation plus ou moins larges, plus ou moins frustes, mais toujours courtes et sans prolongements perceptibles, dans  la tradition gauloise.  
  Puis un cercle d'une grande régularité sur un agrandissement de GOOGLE, que l'on assimilera faute de mieux, à la trace d'une immense cabane (ci-contre) et dans la même parcelle, sur nos images, jouxtant les jardins de Mérigot, à peine discernable, quelque chose comme des petites parcelles de culture, un hortillonnage.  
   
Non loin, de l'autre côté du vieux chemin, l'image suggère un possible réseau d'irrigation rayonnant autour d'un puits ou d'une source centrale avec, sur la branche ouest tout au moins,  des épillets déférents (photos Quintane ci-dessous, point bleu). 
  Mais comme rien n'est évident à l'observateur aérien, sur une autre photo,  l'inclinaison des épillets sur l'émissaire trahirait plutôt un collecteur et donc une structure de drainage. . . alternative  tout aussi  improbable ! (parcelle signalée par un rond bleu).

     Autre réseau dans une parcelle voisine, une étoile bleue signalera   un drainage moderne , faut pas rêver ! (notre image plus loin).




 NB : La couleur verte signale ou entoure des indices qui se révèlent  faiblement et dont la pertinence, telle que nous la proposons, ne peut être strictement assurée.
  Des tracés doubles de couleur rouge, au sud de Mérigot, des marques de courtes voies, des petits cheminements et des emprises qui ont une forte connotation protohistorique (les enclos, les fonds de cabane, les courtes pistes matérialisées à double fossé . . .).
  Des traits rouges plus appuyés et d'une seule venue restituent selon nous, des itinéraires dont les caractéristiques seraient proches de la tradition romaine.
Les couleurs jaune enfin ou orangé  marqueraient une expectative.

   Dans la contexte ambiant : Châtres, Mérigot, la Quintane . . . , il est tout à fait possible que nous percevions là d'anciens itinéraires gaulois, rarement perceptibles en tant que tels, mais ici "romanisés".
 



Voies, carrefours, enclos
et conduites d'eau

  Pièces maîtresses du dispositif, en face de la petite route de Châtres, on observe des indices (recueillis in extremis sur du foin encore sur pied) où l'on reconnaît la courbe des fossés d'une route (en accord partiel avec le vieux cadastre) et un fond de cabane circulaire (cliché 2, ci-dessous, en bas).

   Et au même endroit, peu après la jonction des départementales D1 et D7 donc,  un très vieux carrefour est fossilisé  à une dizaine de mètres à l'ouest de la route actuelle, dans la parcelle d'angle entre la D1 et le chemin de desserte de la ferme de Châtres.
   Les images (ci-dessus, ci-contre et ci-dessous) nous le restituent à grand-peine. Une voie de circulation semble filer vers l'ouest vers Ardent, Chasseneuil ("cassano-ialo": la clairière des chênes), lieux de peuplement gallo-romains attestés.
  Présente à l'ancien cadastre, son origine antique est très probable : contournement d'un monument rituel détecté sur nos photos (voir plus loin).
  D'autres voies, simples  indices à peine discernables, s'échappent de ce carrefour vers  le sud, parfois mentionnées au cadastre de 1828, parfois totalement disparues : nos différents clichés appuyés par celui de Google earth nous permettent de les restituer de façon ponctuelle mais sans continuité discernable.

  Parmi elles et très localement, maigre consolation, une emprise de grande largeur trahit peut-être une voie romaine totalement pillée et nivelée !  (ci-dessus, flèches rouges affrontées, photo 1) ou une voie de proximité d'origine gauloise ( cf La Chatrusse).







                           Le fanum, le fanum, le fanum . . .

   L'examen attentif  de la photo ci-dessous vous permettra de détecter au milieu et à l'extrème droite du cliché, la trace à peine visible d'une structure peu commune évoquée deux paragraphes plus haut. Appelons-la fanum par analogie avec ce que nous avons déjà vu à peu de distance de St Gence, à hauteur de Senon, sur la voie antique qui nous occupe : celle de Rancon précisément.
   Un enclos carré au double tracé, aux angles adoucis avec au centre, une cella circulaire (délimitation par pointes rouges ci-dessous).

  On comprend dès lors pourquoi, lorsque le christianisme prétendit remplacer  les vieilles croyances païennes, il devint important qu'une croix de carrefour - ou autre petit édifice votif - tentât de déplacer au profit de la religion nouvelle, les vieilles coutumes des populations environnantes fidèles aux anciens dieux.
   Et c'est sans doute là que se situe l'origine de ces croix de dévotion dont les cartes de l'IGN et les vieux cadastres du XIXe sont les seuls à nous rappeler le souvenir,  attestant ainsi la grande antiquité de la fréquentation de ces lieux.

   Tel le carrefour ancien - voire antique - de Châtres ainsi que  le suivant sur la D 1, avec pour ce dernier également, nous l'avons dit,  la trace sensible (signalée dans un rond vert), d'une  structure rectangulaire .

N B : Attention aux lignes de clôture électrique qui doublent parfois en décalage, les limites de parcelles : elles génèrent des lignes de refus de pâture que l'on pourrait prendre - de loin - pour la trace d'anciens fossés.






Aperçu sur l'équipement antique
à l'ouest de Rancon


   On notera également les deux voies majeures réunies par des échangeurs en croix dans lesquels nous reconnaissons la tradition romaine des débuts de la conquête :  ces trajets qui prennent parfois de grandes  proportions  entre des voies distantes, ne sont pas reconnus comme tels par les prospecteurs limousins aux tracés trop approximatifs, dès lors les publications  s'aiguillent au mieux vers la description  de réseaux indépendants. Nous reviendrons sur ce sujet à propos de la voie d'Agrippa et ses connexions vers sa réplique (contemporaine, tardive ?) la Voie haute de l'Ouest.

   Dans le cas qui nous occupe la présence irrécusable de deux ces deux échangeurs en croix validerait l'origine antique en tout ou partie, de la voie de Mérigot à Rancon, ce qui ne tomberait pas sous le sens en l'absence de cet artifice (desserte tardive du "Château de Rancon").

NB :  Ces échangeurs en croix entre deux itinéraires majeurs, permettaient aux voyageurs, d'où qu'ils viennent et où qu'ils souhaitent aller, de transiter aussi bien par le centre commercial, rituel ou administratif du vicus ou au contraire de contourner l'agglomération, sans allonger pour autant leur parcours.








La fin d'une enquête aérienne

   Nous terminerons ce court aperçu des structures protohistoriques et antiques sur le versant   sud du bourg de la vallée de Rancon en signalant que notre enquête sur le territoire   communal et ses alentours, a été menée sans idée préconçue.
 
 C'était simplement pour nous une occasion de chasser en terre giboyeuse comme le furent nos recherches sur l'oppidum de Villejoubert ou sur le terroir de Chassenon la romaine.
  Images récoltées à la volée, à l'aller comme au retour de missions plus lointaines voire au cours de simples promenades aériennes, jusqu'au au tout début de la décennie 1990.
 En 1992,  nous n'étions déjà plus en mesure de mener une recherche aérienne d'envergure : l'entretien d'un avion et le coût des prises de vue relève d'un mécénat qui ne saurait se prolonger indéfiniment : nous venions de mettre un terme à 12 ans de vols en recherche aérienne archéologique.

 Ce n'est que lorsque notre vieux copain d'études Jean DUMET, ancien maire, intéressé depuis toujours par l'histoire de sa commune, manifesta de l'intérêt pour les techniques d'observation aérienne, que nous commençâmes à compiler un certain nombre de ces clichés.
 
   Restait donc à faire sur Rancon et son territoire communal l'enquête au sol sans laquelle les comptes-rendus des images aériennes ne sont que des orientations de recherche.
  Disparu prématurément Jean DUMET nous laissa seul face à cette tâche immense que nous avons cependant tenu à assumer sommairement et avec les documents dont nous disposions.
   Depuis lors nous sommes allé à deux ou trois reprises à Rancon pour arpenter les ruelles et les recoins, regarder par-dessus les clôtures, faire quelques photos où il aurait fallu pénétrer dans les jardins et les arrières-cours, prendre des alignements et apprécier des dénivelés, se poser des questions et chercher des réponses.

   Désolé, nous devrons nous contenter de quelques photos  dont nous essaierons cependant de tirer le maximum.

Et alors . . .  le fanum . . ?
    Il a bien existé, c'est maintenant prouvé . . .

   Un jour, nous avions fait un cliché qui illustrait dans le soleil rasant d'une soirée d'automne, la tombée de la terrasse, à l'est de la ferme de Châtres.
  Nous en étions encore à rechercher un effet du hasard qui nous renseignerait sur une suite au rebord qui fermait  l'esplanade des gaulois, à l'ouest de la ferme actuelle : nous ne sommes toujours pas fixé.
  Repassant un jour  au-dessus  de Rancon, nous avons fait au passage une autre image de Châtres : malheureusement le soleil d'été, encore haut dans le ciel, aplatissait le relief. 




  Quelques jours plus tard en archivant le cliché, mon attention fut attirée par des travaux au pied d'un poteau électrique, proche du carrefour antique christianisé.

  Je n'avais pas rêvé : un terrassement  avait mis au jour des fondations de murs à l'emplacement prévu de mon sanctuaire gallo-romain.

   On avait sans doute trouvé là quelques pierres . . . des morceaux de métal écrasés peut-être, que des archéologues auraient su faire parler, dater avec précision et . . .  remettre en état, qui sait ?

   En fait, il semble bien que le terrassement n'ait atteint qu'une petite partie du monument. Un monument, quoi que nous en disions, qui pourrait tout aussi bien être un sanctuaire gaulois qu'un fanum plus tardif.

     A propos, connaissez-vous les "carnyx", ces trompettes de guerre gauloises au son rauque et puissant que les archéologues ont trouvées chez les  corrèziens de Tintignac ?   Elles étaient en piteux état.
     Restaurées par des spécialistes, elles sont maintenant célèbres dans toute l'europe !

    Mais . . . faut pas rêver !