Jean Régis PERRIN


La voie antique de Limoges à Rancon :
de Clavières au Rancon gaulois.

Cinquième étape.

La route antique est un long  jeu d'évitement entre des restes
de domaines agricoles :
 des reliefs aplanis en terrasse qui supportaient de modestes villa gallo-romaines,
encloses dans des quadrilatères fossoyés qui signent la tradition gauloise . . .
 
Clavières clame son origine antique par une population
 de noyers rabougris
qui précèdent des éboulis
de pans de murs jointoyés, ponctués de  bosquets de buis.

L'itinéraire est jalonné d'amoncellements de pierres, de gués pavés colonisés
par des bouquets de saule, de mares plus ou moins temporaires
libérant les eaux souterraines des radiers profonds de la route antique . . .

                                           
                                                          
                                           



              





   Les remblais d'écroulement qui bordent la voie antique  à l'est,  peuvent provenir de très anciens bâtiments. La ligne d'éboulis apparaît fractionnée ; des bosquets de buis s'y intercalent. Plus ou moins denses, ces indices vont se poursuivre durant près de 500 mètres. La largeur de la parcelle  pourrait représenter l'emprise antique : une notion encore bien  hardie pour être admise (pointes de flèches vertes affrontées).
   Nous  avons cependant signalé de telles largeurs depuis notre départ de Limoges.



La parcelle murée et sa petite mare, au pied d'un chêne




  Les couches profondes de la voie antique, transformées en aquifères, alimentent une petite mare dont l'aval est bordé d'un muret de pierres.
  Les surplus des récupérateurs de terres agricoles,  stockés en continu, forment un parcellaire muré autour de la petite prairie carrée.
   Mais toutes les pierres n'ont pas été expurgées des terres : de l'autre côté du chemin, l'exploitant agricole qui semble encore utiliser les restes de l'ancienne chaussée pour traverser son champ, rassemble à chaque labour, au bord du chemin, sa récolte d'éternelles pierres errantes (photo 2).


Un problème routier manifeste : la Garde et Puy Laubart




    Ici, les photos et les cartes montrent qu'une route La Garde-Chalivat par le champ carré situé au centre du bois, aurait été la plus directe. Or les bâtiments  de l'ancienne  ferme de La Garde, semblent avoir été  implantés à leur origine, sur le substrat solide  de la chaussée antique  encore préservée en courbe à ce moment-là.
   Le phénomène trahirait ainsi  la nécessité qui se serait imposée aux constructeurs, de contourner le massif  du Puy-Laubart et singulièrement la parcelle carrée  centrale qui s'individualise aujourd'hui en terre de culture (surimpression rouge) même au prix de la traversée d'une zone qui apparaît passablement hydromorphe (mouillères).
 
 
Cette combe de pelouse entre deux petits bois qui précède la route de Roussac près de la maison de Puy-Laubart, est une tête de vallon, un vallon sec naissant qui ne porte ni ruisseau ni rigole. Ces vallons secs ne sont pas rares, certains
procèderaient à l'évidence, d'une érosion rétrograde, en amont d'une tête de source disparue bien avant l'antiquité. Ils ne recueillent que des eaux de ruissellement; nous l'avons vérifié un jour d'orage car ici, il n'y a pas de pont sous la route. Les cantonniers qui l'on tracée à une époque récente, n'en ont pas éprouvé le besoin .
  Avant cela les terres se purgeaient naturellement des eaux collectées; ceci pour dire que la dépresion a pu être utilisée aux temps antiques pour le passage de la voie par un ingénieur pris de court entre deux ruisseaux inopportuns et une possible implantation humaine qu'il fallait éviter.

  Dans la parcelle carrée en effet, les images disponibles sur internet au moment où nous écrivons, montrent  à différents stades de la fauchaison, des traces partielles d'enclos rectangulaires : il serait cependant imprudent de vouloir y lire à tout prix, des indices archéologiques car les lignes sont peu différenciées et s'organisent dans le sens de la façon culturale . . . prudence. 

 Quoi qu'il en soit, après un gué sur le ruisseau , nous vérifions à hauteur de Chalivat que nous sommes toujours sur l'itinéraire : le tracé en baïonnette (chicane) qui a affecté un chemin d'exploitation agricole venant de ce village (rond rouge, plus haut),  est dû  à la présence physique encore importante de la voie romaine, lors de sa création.

  Après quoi on observe dans la grande parcelle, des traces dissemblables, superposées en décalage chronologique * .
  Celles de la voie  se propagent très nettement en direction d'un nouveau gué marqué par une cépée de saules (cercle vert , images IGN récente ci-dessous).
  Les pierres de pavage du gué, toujours en place, fractionnent et drainent la vase et l'aère, ce qui favorise la santé des racines, le maintien et la bonne croissance du végétal (voir page précédente les passages du Vincou).

   Le site de Chalivat, Beaugache, La Claudure et Lascoux montre encore des lambeaux de parcellaires curvilignes d'inspiration gauloise :   certains se présentent comme des fossés et  localement, nous en avons repéré certains  encore pleins d'eau stagnante.
  Ces parcellaires nous semblent - et nous l'avons déjà suggéré - être d'origine protohistorique : on imagine mal en effet un géomètre romain ou même gallo-romain en train de créer de tels canevas mais  c'est probablement à partir de cette époque que le gaulois se prit à être plus rigoureux en géométrie et plus précisément, à " faire bouillir l'angle droit à 90° " !
   Le toponyme "La Claudure" (l'endroit clos) pourrait concerner un petit enclos muré tardif que nous signalons par un cercle blanc ou un encadrement, aménagé avec les pierres récupérées de la voie antique proche : au fond de l'enclos, un énorme  massif  de houx .
   Le toponyme "Lascoux" ne doit pas être confondu avec "Lascaux" d'un tout autre sens. En effet Lascoux viendrait du latin cultura par l'ancien occitan colt : la culture.




De Chalivat au Mas-la-Chèvre

  Nous retrouvons sans difficulté la trace de notre voie romaine grâce au chemin agricole de Vauzelle qui croise ses soubassements ruinés : une arrivée d'eau venue des hautes terres à gauche, marque ce passage et nous amène au franchissement d'un nouveau ruisseau (la Bazine) défendu sur nos images, par un magnifique troupeau de vaches.

   Repérons la position de la crèche ( la mangeoire !) au toit de tôle blanche et reportons-nous à la photo suivante : une dépression dans le labour marque le passage de la voie et un bouquet de houx au bord du grand chemin agricole venant de Vauzelle nous le confirme. La trace file vers le village abandonné du Mas-la-Chèvre.

   Une petite mare qui ne semble pas encore colmatée au moment où nous écrivons (si, si regardez bien , il y avait de l'eau : panneau photo ci-dessus), atteste du passage antique de la voie sous le village de La Chèvre : l'image de Google nous confirme l'orientation et l'emprise de la voie antique (deux flèches rouges affrontées). De l'autre côté de la route un saule "vîmier" taillé en tétard, profite de l'eau qui vient du haut des terres. Et  un puits devant une maison du village et sur la même veine, se comportait très probablement comme une réserve d'eau qui se renouvelait seulement au moment des pluies.



   La traversée
des domaines antiques

 

   Des sites  de très ancienne origine sont là : le Mas-la-Chèvre, les Borderies ( les petite fermes à l'écart de la grande), Colfaucher (origine idiomatique possible : co d'faucher = "ça" de Faucher ?), la Bussière (le buis) et peut-être un petit centre d'habitat (?) contigu au domaine agricole (zonage jaune).
   Au-delà, le petit bois (1 sur la photo Google)) montre des alignements de chênes à recoupement orthogonal :  son rattachement à la voie antique ne fait pas problème, il est encombré  d'importants dépôts de pierres.
  Puis tout près, une mare murée (2 sur la photo) dominant des terres humides et enfin le passage de la voie sous le chemin rural qui rejoint la route de Lairaut (3) : des plaquettes de schiste affleurantes dans le talus et une arrivée d'eau dans le fossé. 
L'endroit s'appelle "Les Genêts" et nous avons dit ailleurs ce que nous pensions de ce toponyme : le genêt est un arbuste de pleine lumière qui colonise rapidement les affleurements siliceux.

  Une variante non prévue : photo ci-dessus

  Une consultation récente des documents de l'internet montre une trace courbe nouvelle sur la parcelle labourée n° 3, riveraine du chemin agricole de la Bussière à Lairaud. La prise en compte de cette donnée nous amène à élaborer un tracé nouveau, sensiblement décalé vers l'est : le petit bois n° 1, encombré de pierres roulantes est ainsi parcouru par la voie sur son autre face, la mare n° 2 et sa mouillère attenante est largement contournée. Seuls subsistent "sans emploi", l'affleurement des schistes n° 3 et ses arrivées d'eau : pourtant, les miracles sont rares !

En  deuxième réflexion on comprend que le premier tracé (en rouge) a pu être abandonné car trop marécageux, pour la variante (en vert) qui apparaît à l'enquête moins humide et plus stable. Et qui a l'avantage d'aboutir à une petite tranchée routière au pied du mamelon de Lairault. Les pierres remarquées sur l'ancien parcours sont par nature errantes et sont venues là, prélevées  en surnombre,  pour l'édification du petit pont actuel sur le chemin agricole.




     Aménagements agricoles
d'origine antique ou protohistorique
autour de Lairaud

   Après les Genêts, l'emplacement du gué sur un petit affluent de la Gardelle est difficile à situer : la rive est encombrée de pierres errantes, certaines jaugent certainement plus d'une tonne.

Une variante non prévue (suite) : photo ci-dessous

   
Guidée par l'image Google signalée, la nouvelle voie a l'avantage d'exploiter heureusement une petite tranchée routière entaillée au flanc du mamelon qui précède le village de Lairaud : un détail géographique minime dont nous avions négligé la référence au profit
de grosses pierres dont les gisements sont décalés plus près du chemin rural. 
     

   Le village de Lairaut, notre point de passage ciblé, se situe entre deux croupes géographiques qui trahissent leur très ancienne vocation agricole par la rémanence de chemins dont l'emprise et la fermeté du tracé équivalent à celles d'une très honnête route communale actuelle. Origine protohistorique, antique peut-être car les chemins de l'Ancien-Régime n'étaient ni aussi larges ni aussi bien calibrés.
   Sur le premier mamelon, les traces correspondent en partie à un chemin agricole encore en place en 1809, année des levés du cadastre napoléonien. La partie d'une éventuelle bifurcation, aussi bien sur le vieux cadastre que sur l'image actuelle, figure sous forme de limites de parcelles. D'autres indices de voies anciennes voire de plans d'habitats ne sont pas exclus.
   Par contre, rien ne rappelle ni sur le terrain ni sur l'ancien cadastre, les images de très anciens chemins de servitude que nous offrent les images de l'IGN et de GOOGLE sur le second espace agricole situé au nord du village de Lairaut (au delà du parc enclos).


 A partir de ce cliché . . .                                     Carte au 1/25 000ème    IGN Série bleue    N° 2029 Ouest    MAGNAC-LAVAL







   Dans son passage au sud du village, la vieille voie romaine a perdu l'essentiel de ses pierres : on les retrouverait dans les murs  du village ou encore en amas ça et là. Elles forment encore les limites d'un enclos attenant à une  belle maison ancienne et il n'est pas douteux que d'autres, convenablement concassées,  aient servi autrefois au pavage lacalement très soigné, de la vieille route de Rancon.
   Cette ancienne route de Lairaud à Rancon par Mérigot  figure encore au cadastre de 1809. Son relevé cadastral tourmenté  est un véritable cauchemar de géomètre. On comprend mieux dès lors qu'elle n'ait laissé aucune trace visible dans l'ordonnancement de la forêt.
  Car au sortir  de la Forêt de Rancon, c'est  la trace en fort relief de la chaussée antique que nous  retrouvons, flanquée au plus près par la vieille route de Limoges installée sans vergogne sur son bas-côté droit.

   Dans l'épaisseur de la forêt et d'après les documents modernes, les vestiges de la  voie romaine  sembleraient avoir   fixé l'orientation des laies forestières. Pourtant nous sommes arrivé là sans aucune idée préconçue et en suivant des indices difficilement récusables : alors, hasard ou propos délibéré des aménageurs forestiers du XIXe siècle ?




   Le substantif occitan "l'airau" devenu Lairaud par agglutination de l'article, me semble désigner  une aire, un espace vide au milieu des habitations . . .  on pouvait le ressentir comme un synonyme de  "coudert" peut-être. Mais je l'ai surtout entendu employé comme un qualificatif signifiant "en désordre", en "pagaïe" : une chambre, une maison "en airau".
   Alors et si on veut à tout prix s'appuyer sur une lointaine  toponymie,  je pencherais pour  "place de marché" en évoquant ainsi le désordre provenant du déballage des marchandises.
   Cela apporterait un début d'explication à la présence d'un petit bois de houx en bordure de l'ancienne route de Rancon (étoile verte, 3 points verts sur les photos synoptiques de Google). Un petit bois de houx que la voie antique contourne de très loin alors que topographiquement rien ne s'opposait à tracer une route directe vers Rancon si ce n'est un court passage en mouillère.

  Un  bois petit ai-je dit, mais avec des cépées de houx arborescent si serrées que l'endroit est quasi-impénétrable : le houx rappelez-vous, que l'on trouve partout où l'homme a longuement "piétonné" et piétiné.


       Premier aperçu de structures agricoles
 gauloises au sud de Rancon

        A la faveur d'une coupe rase, la dernière photo de l'IGN laisse apparaître le sol de la forêt. La route tourmentée de l'Ancien Régime est plus apparente que la voie antique.



La Goutte


 A ce stade de notre enquête nous reprenons les couvertures photographiques obliques et verticales que nous avions faites à la fin des années 1980, attiré non seulement par la réputation gallo-romaine de  Rancon mais également par un nombre important de structures plus anciennes encore, relevées sur le plateau au sud de la vieille agglomération.
 
  C'est ainsi que la vieille voie romaine émergeant de l'espace touffu de la forêt où elle s'est diluée pour un temps, réapparaît sous forme d'une haute chaussée résiduelle qui longe deux champs de culture enclavés dans la forêt.   Son bas-côté achève ici son existence en chemin agricole. Bientôt on enlèvera la ligne d'arbres qui le borde encore, à gauche, là où il y avait un fossé il y a deux  mille ans.
  Aujourd'hui, elle n'est plus qu'une lisière où roulent les tracteurs.


 C'est ainsi que s'est présenté à nous dans le droit fil de notre progression depuis Limoges, le terroir de La Goutte.
 De prime abord, on remarque un enclos quadrangulaire  pourvu en son milieu d'une  trace paracirculaire esquissée que nous pensons être un fond d'habitat, le tout dans la pure tradition  protohistorique.

   Très vite d'autres traces  apparaissent sans enclos défensif mais mieux définies peut-être.
   Et puis une nette discontinuité culturale qui partage un champ sans que l'on puisse trouver  une explication simple
au phénomène.
Et puis des taches circulaires plus vertes - plus humides - que leur environnement et une dépression au milieu des terres.
    Des linéaments dans les cultures qui demanderaient une longue surveillance aérienne attentive pour discerner s'il s'agit véritablement de structures historiques au sens large ou de simples aberrations causées par des façons culturales variées observées sous certains aléas météorologiques.    
   Et puis des chenaux d'une belle régularité et parallélisme : pour une irrigation, un drainage ou comme voie de circulation . . .?  
   Et ce n'est là qu'un petit espace parmi d'autres autour de Rancon, tantôt proches tantôt plus lointains et sur lesquels nous reviendrons pour d'autres habitats, d'autres routes . . . et d'autres questions.